Les liens de famille peuvent-ils être rompus ?
Un pas vers la distance.
Dans n’importe quelle relation, être libre suppose d’avoir la possibilité (provisoire ou permanente) de ne plus être en contact, de ne pas se parler, de ne pas se voir, de s’éloigner – y compris lorsque l’on n’est pas forcément fâchés et qu’on envisage de revenir. Jusqu’ici, mes textes publiés sur la relation mère-enfant ont tous étudié les ambivalences de ce lien. Il me semble avoir encore trop peu parlé de la distance, voire la rupture avec la mère.
Le discours le plus courant aujourd’hui valorise excessivement le lien, insiste sur les liens affectifs, sur les liens sociaux, etc. Je n’ai rien contre, à condition de ne pas occulter que toutes les interactions qui tendent à l’appartenance ne fonctionnent que si elles turbinent en complément d’interactions qui tendent vers l’autonomie. En d’autres termes : partout où il y a du lien, il y a aussi de la prise de distance.
Avec la mère, la prise de distance ne peut pas être paisible, cela serait contradictoire avec la réalité des effets d’attachement liés, notamment, à l’enfance. Dans l’enfance, ce qui crée l’attachement n’est pas la tendresse, ni l’amour, ni je-ne-sais-quelle magie de la maternité ; c’est la dépendance absolue des tout-petits. Et cette dépendance engendre mécaniquement des effets d'attachement – y compris quand une mère est violente, maltraitante, etc. Cela montre que nous ne sommes pas nécessairement ou seulement attachés par une tendresse réciproque, mais par une communauté objective de destins.
Comment les mouvements de détachement vont-ils surgir ? Cette question n’est mystérieuse que dans une approche théorique ; dans la pratique, elle trouve sa réponse dans littéralement n’importe quoi. Oui, la nécessité de prendre de la distance avec sa mère s'impose à partir de n'importe quoi. Il va toujours y avoir un détail qui frustre ou qui contrarie assez l’enfant pour le mettre dans la nécessité de s'éloigner, autrement dit de redéfinir par lui-même cette distance. Et cela engendre des mouvements – malheureusement presque toujours désynchronisés – de la mère.
Et c’est ainsi, de frustration en déception, à mesure que les identités se détachent les unes des autres, que l’on entre dans la danse que constituent les relations humaines : elles sont d’abord un jeu de distances. Gilles Deleuze disait : « je ne possède que mes distances. »
Penser ensemble les liens et les distances, c’est dire que rien n’efface une certaine communauté de destins, mais que rien n’empêche non plus des dynamiques divergentes. Entre mère et enfant, une histoire douloureuse ne cesse pas pour autant d’être commune (et plus elle est douloureuse, plus elle demanderait d’être remise en partage, si les individus le peuvent : c’est ainsi qu’on se soigne). Inversement, une histoire heureuse suppose du non-lien, du non-partage, d’autant qu’aucune relation n’est parfaitement symétrique. Voilà pourquoi j’ai parlé de danse : on ne peut plus être proches qu’à savoir négocier les distances.
À la semaine prochaine !
Maxime
N.B. Si cette newsletter semble trop courte pour un sujet si difficile, c’est que j’y ai consacré un petit livre. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir, il s’appelle Parler avec sa mère, paru aux éditions Flammarion, et il se trouve n’importe où en libraire (ou en bibliothèque !).



Lumineux (bon sang mais c’est bien sûr)
Grand Merci à vous ! 😇🥀🌿