Que faire de nos blessures ?
Un pas vers le pardon.
Dans beaucoup d'endroits du monde, un jour spécial est désigné comme la Fête des Mères. En France, il tombe au mois de mai. Donc, ce n’est pas parce que j'ai écrit un livre sur ce thème que je vais m’empêcher de me livrer à des variations libres sur ce sujet. La philosophie a si longtemps abandonné les rapports mère-enfant aux psychologues, aux médecins, aux anthropologues et aux bavards !
Je veux commencer sans ménagements. Il y a toujours beaucoup à pardonner à sa mère. Le fait qu’elle ait été plus ou moins aimante, plus ou moins difficile n’y change rien. Tout le monde a beaucoup de choses à pardonner à sa mère – évidemment aussi à son père et aux autres membres de la famille, et même à l’univers entier ; mais commençons par le commencement. Lorsque la mère désigne la génitrice du bébé, elle et son enfant ont d’abord vécu un lien matériel très intense, ce qui rend leurs identités extrêmement solidaires l'une de l'autre. Pour des parents adoptifs, ce problème de confusion des identités se pose également, même s’il ne trouve pas son origine dans un cordon ombilical. Dans tous les cas, l'image que chacun donne de soi impacte profondément l’ego de l'autre. Voilà pourquoi nos mères se trouvent impliquées dans de nombreuses blessures qui infusent ensuite dans nos relations d’attachement – y compris avec le père et tout le reste du système familial.
Si l’on veut réparer ces blessures, la voie la plus courte est de replacer la relation mère-enfant dans le cadre plus vaste de la reproduction sexuée, par laquelle l’espèce humaine varie d’une génération à l’autre. Dans ce cadre, la métaphore de la blessure ne fonctionne plus du tout.
En effet, les blessures sont des événements directement contraires au fonctionnement d’un organisme : être blessé, c’est recevoir une lésion indésirable, potentiellement dangereuse, qui diminue les forces de vie et qui, idéalement, n'aurait pas dû avoir lieu. Or, les dysfonctionnements du rapport mère-enfant, même dans les cas les plus graves, révèlent plutôt la manière dont des mouvements d’une certaine généalogie (mes parents, mes grands-parents, mes oncles et tantes, et bientôt toute l’espèce humaine) transitent d’individus en individus et se reproduisent pour transformer leurs conditions de vie. Ce qui, idéalement, revient à y corriger les anomalies.
En ce sens, les actes malheureux d’une mère ne révèlent pas seulement les défauts d’une personne, ou les couacs d’une famille, ou les injustices d’une société qui devraient toutes fonctionner mieux (cela est vrai, mais ce n’est pas tout), elles définissent aussi les coordonnées d’un nouvel individu qui, pour vivre, doit entrer en dialogue avec ces manières d’être et les transformer. C’est même parce que, dès avant sa naissance, cette famille, cette société, autrement dit ces systèmes dynamiques d’interactions étaient problématiques qu’ils ont fini par l’engendrer.
Pardonner à sa mère, c'est comprendre que chaque être humain prend, en naissant, le relais de problèmes qu’elle a pour fonction soit de résoudre, soit de transmettre à sa descendance (par maladresse, par aveuglement ou par méchanceté, peu importe). Ainsi, notre mère a hérité de problèmes qui remontent à perte de vue dans le passé et dans l’espace social ; notre mission ou, plus simplement, notre désir est d’y mettre fin. Ce désir d’achever les problèmes qui transitent d’une génération à l’autre, c’est l’élan du pardon.
Bien sûr, dans ce contexte, on peut toujours se retourner vers sa mère et lui faire reproche de ses défauts, mais les reproches sont l’un des modes de discours les moins efficaces pour engendrer des effets réels ; et surtout, ils méconnaissent le fait que les défauts d’une mère définissent l'élan par lequel ses enfants sont tenus de développer des qualités nouvelles qui ont manqué jusqu'à eux. En ce sens, le pardon est une manière non pas de tourner le dos au passé, mais de l’embrasser comme le cadre et le tremplin de l'avenir. Pensez-y…
À la semaine prochaine !
Maxime
N.B. Si cette newsletter semble trop courte pour un sujet si difficile, c’est que j’y ai consacré un petit livre. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir, il s’appelle Parler avec sa mère, paru aux éditions Flammarion, et il se trouve n’importe où en libraire (ou en bibliothèque !).


